
Carnets · Acteurs de la Côte d'Émeraude
Trois jours à écouter la mer
Trois jours aux Rencontres du Littoral à Saint-Lunaire — ce que navigateurs, auteur des îles et artiste de l'estuaire ont déplacé dans mon regard de photographe ancré sur la Côte d'Émeraude.
Trois jours fin mai, à Saint-Lunaire et Dinard. Je connais cette côte ; je l’ai surtout photographiée. Venir cette fois pour écouter m’a renvoyé une question que je m’épargne d’habitude : à qui parle ce que j’écris et photographie ?
L’inauguration
L’inauguration se tient au Grand Hôtel Barrière, à Dinard. Depuis les baies du salon, on voit la baie du Prieuré. Et juste devant, au mouillage, un paquebot de croisière. Le Marina. Sa coque blanche bouche une bonne partie de la vue ; il a l’air posé sur l’eau comme un immeuble.
Je connais ce coin par cœur. Je l’ai photographié des dizaines de fois, depuis les deux rives, en marchant sur le GR34. D’habitude il n’y a pas de paquebot — il y a la mer, les mouillages et les voiliers, parfois la silhouette de la Vicomté, la cité d’Alet et Solidor en face. Ce jour-là, c’est autre chose : un mastodonte amarré devant une plage tranquille, et ici au Grand Hôtel, des gens qui s’apprêtent à parler de la mer comme si elle n’était pas en train de soutenir ça aussi.
Je sors avant la fin pour marcher sur la balade du Clair de Lune, au bord de l’eau. Je photographie peu. Je remonte le long du Yacht Club et de l’embarcadère vers la plage de l’Écluse, je repense à la phrase d’ouverture. Quelqu’un avait dit, très simplement : « les passionnés sont passionnants. » C’est presque une banalité — et c’est exactement ce que je vais apprendre, trois jours durant.
Le motif se dessine
Ewan Lebourdais est photographe maritime. Il commence sans détour : la mer est un paradoxe, et c’est ce qui la rend lisible. Des domaines qu’on croit cloisonnés — la pêche, le commerce, le militaire, la plaisance — se croisent là en permanence. Le monde, dit-il en substance, est imbriqué, et la mer en est la preuve.
L’exemple qui me reste vient des sous-marins : dans un sous-marin, la fonction prime sur le grade. La solidarité du métier bien fait est la première condition de survie. Ça s’élargit ensuite à toute la chaîne maritime — protéger, nourrir, faire circuler. Sous tous les systèmes économiques, il y a des routes maritimes ; sous toutes les routes maritimes, des gens dont on ne voit jamais le visage.

Je regarde la photo que j’ai faite la veille : le Marina, les optimistes roses échoués au premier plan, des voiliers en sortie de port, le bateau-passeur, Saint-Malo derrière. Tout est dans la même eau. Je n’avais pas vu, en déclenchant, que je photographiais exactement ce que Lebourdais est en train d’expliquer.
Benjamin Ferré parle au Yacht Club de Saint-Lunaire, un lieu que je connais — je joue au tennis juste en face. Il devait courir une régate, son bateau a démâté ; c’est pour ça qu’il est là, à parler plutôt qu’à naviguer. Il raconte son Vendée Globe.
La course au large, dit-il, c’est 80 % du travail à terre — trouver un sponsor, trouver un bateau. De la mini-transat à l’IMOCA, « du karting à la formule 1 ». La légitimité, ajoute-t-il, vient exclusivement de ce qu’on fait en mer.
Et puis il parle des quatre années qui précèdent un solo. Quatre ans pendant lesquels une équipe entière s’aligne sur une seule personne, qui partira seule. C’est lui, le navigateur, qui doit manager cette équipe — alors même qu’il se prépare à ne plus avoir personne. Le paradoxe, il le formule comme ça : quand tu n’es pas au top, c’est l’équipe qui te porte. En mer, il est seul ; et c’est précisément parce qu’il a été porté qu’il peut tenir.
Au Cap Horn, après deux mois sans voir personne, il pleure. De gratitude, dit-il : pour la terre revenue à l’horizon, pour les visages qu’il revoit en pensée, pour ceux qui ont permis ça.
Ce qu’on retient d’une course au large, conclut-il, ce ne sont pas les caps. Ce sont les liens.
Le solo, alors, pourquoi ? Sa raison : à terre, on est exposé au regard des autres en permanence ; en mer, chaque décision est la sienne. Il appelle ça une soif d’être moi-même.
Lebourdais avait dit que la fonction primait sur le grade. Ferré dit qu’au large, il n’y a plus que la fonction, faire avancer son bateau le plus vite possible. Deux fois, sous d’autres mots, la même phrase.
La mémoire longue
Thierry Clermont parle depuis un balcon de la Thalasso Emeria, à Dinard. D’habitude, ce balcon, je le vois de loin en marchant le GR34. Ce jour-là, le voir de l’intérieur ne change pas grand-chose au paysage — parce qu’il n’y en a pas. Une brume de mer rare s’est posée, et cache la mer pourtant toute proche. Nous sommes venus en parler ; elle est invisible.
Clermont vient de publier Ponant Express, un livre où il parcourt les îles du Ponant — « Ponant » comme le couchant ; « Express » parce qu’il ne s’autorise pas plus de cinq jours par île. La méthode est un paradoxe pour le rythme actuel : un chapitre par île, quatre années d’écriture. Il prépare chaque escale avec des lectures, des archives de l’INA, des documentaires sur les pêcheurs et les femmes de marins ; mais l’essentiel, dit-il, se ramasse sur place, dans les bateaux, les bistrots, les hôtels.
La phrase qui me reste : les îliens sont attachés à leur patrimoine et à l’histoire de leur île, ils ont la mémoire longue. Il en donne la mesure dans les chiffres qu’il rapporte des îles d’aujourd’hui — selon lui, jusqu’à 75 % de résidences secondaires sur certaines, population divisée par deux, jeunes couples qui réinstallent un élevage ou une brasserie, écoles qu’on tient à bout de bras, maraîchage en circuit court. Je ne vérifie pas, je note.
Ferré a dit quatre ans pour préparer un solo. Clermont dit quatre ans pour écouter, île après île. Je commence à me demander si ce n’est pas le temps minimum que demande un travail qui prétend dire quelque chose.
Le cœur — en tête-à-tête avec Caillaud
Au Yacht Club de Saint-Lunaire, ma fille est à l’atelier manche à air. Je la laisse à son atelier et je passe par la salle où Benjamin Caillaud doit présenter son travail. Quand j’entre, il n’y a personne. Personne d’autre que moi. À la même heure, ailleurs, on projette Rougerie. Je devine pourquoi je suis seul.
Caillaud regarde les chaises vides et propose : on va aller voir l’expo, plutôt. Ses photos sont accrochées le long du grillage des courts de tennis. Nous sortons.
Ces tennis, je les connais par cœur. J’y joue toute l’année — c’est de la terre battue qui sèche vite après les averses ; en mai, ce sont les courts les plus utilisés du club. Aujourd’hui, le grillage est habillé de grands tirages d’estuaire : paysages plats et larges, ciels pâles, eau étale. Et autour, ce que Caillaud appelle lui-même : une ambiance de marché. Un photographe me parle de son travail, dans ce léger vacarme, comme si nous étions seuls.

Sa méthode, il l’appelle l’Odyssée de l’estuaire. Il a découpé l’estuaire en tronçons. Pour chaque tronçon, il part le matin, marche au plus près de l’eau — même là où il n’y a pas de sentier — et rentre le soir. Départ, aventure, retour. C’est presque une règle de jeu, qu’il s’est donnée seul. La lumière qu’il cherche n’est pas celle des cartes postales : un ciel nuageux mais lumineux, qui adoucit les teintes et les ombres.
Il s’arrête devant un grand tirage. L’horizon est posé pile au milieu du cadre. C’est un cadrage qu’on apprend à éviter — on dit aux débutants de placer la ligne au tiers haut ou au tiers bas, pour donner du poids. Lui la met au centre, exprès. Parce qu’il veut montrer la transition entre la terre et l’eau, et que le centre, c’est l’endroit où on regarde. Plus loin, sur une autre image, un carrelet — ces cabanes de pêche sur pilotis qui sont l’emblème de la côte atlantique. Il est dans le cadre, mais sur le côté, jamais centré. Et l’autre rive, au fond, est réduite à un trait de quelques millimètres — pour accentuer la largeur, la profondeur, l’idée que l’estuaire n’est jamais un mur, toujours un seuil.
Je reconnais tout. Je fais à peu près pareil, sans l’avoir formulé. Je refuse les cartes postales, je cherche la lumière douce, je documente plus que je n’embellis. Mais j’entends quelqu’un le dire à voix haute pour la première fois, et c’est différent.
À un moment, il me raconte une habitude : il envoie souvent une de ses photos à sa femme. Qu’est-ce que tu vois, toi ? Pas pour valider — pour vérifier que ce qu’il a en tête est aussi dans l’image, ou pas. Il y revient : un travail solitaire de photographe n’existe que si quelqu’un d’autre le regarde. Sinon, ça reste dans la carte mémoire.

Plus loin, sur la paroi d’un stand où on lit les logos des cartes bancaires acceptées, une autre image : une bergeronnette de Paul Bienvenu. Personne ne la regarde. C’est exactement ce que Caillaud vient de dire — autrement.
Je rentre au Yacht Club récupérer ma fille. Je n’écris rien encore. Mais quelque chose s’est déplacé.
L’image qui condense
Le dimanche soir, on s’installe sur la plage de Longchamp pour le concert de clôture. Mes deux filles sont avec moi.
La musique commence — guitare et saxophone, ou clarinette, je n’arrive plus à dire. L’une de mes filles s’est tournée vers les musiciens, immobile. L’autre regarde ailleurs : le soleil qui descend, la mer qui devient lisse, les rochers qui se découpent.

Je sors l’appareil. Parce que je suis là, parce qu’il y a juste à appuyer. Le soleil glisse entre deux îlots. Au-dessus, la traînée blanche d’un avion barre le ciel. Plus loin, la silhouette arrondie de la Garde Guérin se détache à contre-jour ; le jaune-orange du ciel s’amincit dans le bleu gris de la mer.
Mes filles sont sur le grand rocher à gauche, en silhouette avec d’autres enfants. Une autre fille, seule, en bas à droite, regarde dans la même direction. La lumière est la même pour tous.

Je déclenche. C’est tout.
Carnet pratique
Les Rencontres du Littoral sont un événement de la Fondation Langlois sur la Côte d’Émeraude. L’édition 2026, cinquième du nom, s’est tenue du 22 au 24 mai 2026, à Saint-Lunaire, Dinard et Saint-Briac, autour de la mer et du littoral — navigateurs, auteurs, photographes.
Les lieux que je cite dans ce carnet : le Grand Hôtel Barrière (Dinard), la Thalasso Emeria (Dinard), le Yacht Club de Saint-Lunaire, la plage de Longchamp (Saint-Lunaire).
Galerie
Du même couchant, deux variations.

Pour les tirages d’art en édition limitée, voir la section photos.
